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Refrappes Pinay : quand l’État français a frappé 37,5 millions de fausses pièces d’or

Imaginez que l’État français ait lui-même fabriqué des dizaines de millions de fausses pièces en or — pas un faussaire dans un garage, mais l’État, avec des moyens officiels. Et que ces pièces circulent toujours, peut-être dans votre coffre. Ce n’est pas de la fiction : c’est exactement ce qui s’est passé entre 1951 et 1960. Voici l’histoire des « refrappes Pinay », l’un des plus gros secrets de la numismatique française du XXe siècle.

Le contexte : la France exsangue des années 1950

Le gouvernement Queuille

Au début des années 1950, la France sort de la Seconde Guerre mondiale : infrastructures détruites, économie fragile, confiance dans la monnaie au plus bas. Le franc a été dévalué plusieurs fois et l’inflation menace en permanence. Quand la confiance dans la monnaie s’effondre, les Français se tournent vers l’or — la valeur refuge par excellence.

Problème : les pièces d’or les plus populaires, les fameuses 20 francs Marianne Coq, ont été démonétisées à la fin des années 1920 et il n’y en a plus assez en circulation — thésaurisées, fondues ou cachées pendant la guerre.

L’opération secrète : 37,5 millions de refrappes

La Monnaie de Paris

Plutôt que de créer une nouvelle pièce — ce qui aurait posé des problèmes monétaires et légaux — les autorités décident de reprendre les anciens coins des 20 francs Coq de 1907 à 1914 et de continuer à les frapper… en secret, sans aucune loi ni décret. Entre 1951 et 1960, la Monnaie de Paris frappe ainsi 37,5 millions de pièces antidatées — l’équivalent de la moitié des frappes originales de 1907-1914 — et les écoule progressivement sur le marché de l’or, à l’insu des acheteurs.

Pourquoi « Pinay » ? Une réhabilitation s’impose

Maurice Petsche
Maurice Petsche, ministre des Finances,
à l’origine des refrappes en 1951
Antoine Pinay
Antoine Pinay, président du Conseil en 1952,
dont le nom est resté attaché aux pièces

Contrairement à la légende, Antoine Pinay n’est pas à l’origine de l’opération. Elle démarre en 1951, sous le gouvernement d’Henri Queuille, quand Maurice Petsche est ministre des Finances — il décédera de surmenage deux mois après cette décision. Pinay ne devient président du Conseil qu’en mars 1952, pour neuf mois seulement.

Si son nom est resté, c’est parce qu’il était la figure économique la plus visible de l’époque — l’homme qui avait redonné confiance dans le franc — et parce que la mémoire collective a simplifié l’histoire. Notons toutefois qu’il n’a ni arrêté l’opération, ni donné à ces pièces une base légale.

Originale vs refrappe : le comparatif

20 Fr Marianne Coq originale Refrappe « Pinay »
Frappe réelle 1899 – 1914 1951 – 1960
Millésime inscrit 1899 – 1914 1907 – 1914 (antidaté)
Or fin 5,806 g ≈ 17,5 mg de moins
Alliage Or 900 ‰ classique Légèrement plus riche en cuivre (teinte plus rougeâtre)
Base légale Loi monétaire en vigueur Aucune
Tirage 117 448 888 exemplaires (1899-1914) 37 500 000 exemplaires

En réduisant discrètement la teneur en or de chaque pièce (17,5 mg de moins, un alliage légèrement plus cuivré donnant une teinte plus rougeâtre), l’État a économisé environ 654 kg d’or pur sur le dos des acheteurs. Et au-delà de l’économie, cette frappe massive servait d’outil secret de politique monétaire pour peser sur le cours de l’or — sans qu’aucune base légale n’autorise ces émissions, et sans que personne ne soit jamais inquiété pénalement.

Comment reconnaître une refrappe Pinay ?

Originale à gauche, refrappe Pinay à droite

À l’œil nu, c’est difficile : le design et les dates sont identiques. Quelques repères tout de même :

Comment dater votre pièce en un coup d’œil

Millésime inscrit sur la pièce
1899 – 1906
✔ Très probablement originale
1907 – 1914
⚠ 1 chance sur 2 d’être une refrappe
après 1914
non frappée
Astuce : avant 1905, la tranche porte « Dieu protège la France » ; après, « Liberté Égalité Fraternité »

Le seul moyen d’être certain à 100 % reste l’analyse au spectromètre, qui mesure précisément la teneur en or de l’alliage. Sans matériel professionnel, beaucoup de refrappes passent inaperçues, même pour un œil expérimenté.

Et aujourd’hui ? Un statut toujours flou

Plus de 65 ans après, ces pièces posent encore question — notamment sur le plan fiscal. N’ayant jamais eu de base légale, certains considèrent qu’il s’agit de jetons et non de véritables monnaies ayant eu cours légal, ce qui peut les priver des avantages fiscaux des pièces d’or officielles. L’administration fiscale française reste floue sur le sujet.

Pour les collectionneurs, les refrappes valent généralement un peu moins que les originales du même millésime. Mais pas de panique si vous en trouvez une dans votre collection : elle contient tout de même son or.

Ce qu’il faut retenir

Cette affaire montre à quel point un État peut s’affranchir de ses propres règles lorsqu’il estime que l’intérêt économique le justifie. C’est sans doute l’un des épisodes les plus troubles de l’histoire monétaire française moderne — et ces pièces circulent toujours.

Découvrez la fiche de la 20 francs Marianne Coq et la liste des pièces de Napoléon Ier.